Unique film de guerre de Sam peckinpah, Croix de fer, sorti en 1978 chez nous, est l'un de plus grands films du genre jamais réalisés. Un film à la violence paroxystique, que le cinéaste n'aimait pourtant pas et voulait justement en dégoûter les spectateurs, contrairement aux absurdes commentaires de l'époque qui l'accusaient de la glorifier tout au long de sa carrière.
Malgré un tournage très chaotique, le cinéaste parvient pourtant à délivrer un film d'une force implacable, violemment anti militariste, dépouillé de toute grandeur et de tout héroïsme. Magnifié par le formidable travail du directeur de la photo John Coquillon, et la science absolue du montage de Peckinpah qui décuple la force de son oeuvre, le film offre aussi l'occasion de voir un puissant face à face entre un immense James Coburn (qui se trouvait trop vieux pour le rôle à 48 ans !), et Maximilien Schell, qui incarne son antagoniste, l'officier Stransky.
Good Kill !
"Good Kill !" lâche James Coburn, alias Steiner, au début du film. Ce sont les toutes premières paroles, qui n'arrivent qu'après plus de 7min 30. Mais avant cela, Peckinpah ouvre Croix de fer avec un fabuleux générique; certainement un des meilleurs jamais réalisés.
Alors que nombre de ses confrères cinéastes considèrent le générique d'ouverture comme un mal nécessaire et légal, visant avant tout à créditer les participants du film, Peckinpah considère au contraire le générique comme une forme d'art.
On peut même quasiment parler d'un court-métrage en soi, posant parfaitement le décor et l'histoire de fond du film à venir. Peckinpah l'avait déjà prouvé auparavant avec ses non moins extraordinaires génériques des westerns La Horde sauvage et Pat Garrett et Billy le Kid; celui de Guet-apens également, qui durait plus de 8min et comportait très peu de dialogues, tout en y apposant une de ses marques de fabrique, le freeze frame.

D'une durée de 4min19, le générique de Croix de fer est avant tout composé d'images d'archives de la Seconde Guerre mondiale, illustrées par la partition du compositeur Ernest Gold, alternant mélodie martiale et grave, avec une chanson traditionnelle allemande pour enfants composée au XIXe siècle, intitulée Hänschen Klein, qui conte l'histoire d'un garçon s'aventurant dans le monde et revenant dans sa famille dans la peau d'un homme.
Un générique qui s'ouvre justement par des enfants des jeunesses hitlériennes, se préparant à la guerre, censée faire d'eux des hommes au service de leur führer Adolf Hitler. À la fin de chaque couplet de la chanson enfantine, l'image se fige et l'écran devient rouge, tandis que la musique bascule vers une bande originale de film plus "typique".
Revoici le générique..
Des images d'archives jamais vues à l'époque
Dans le commentaire audio accompagnant la récente édition du film en 4K, livré par le cinéaste et historien Mike Siegel, ce dernier explique que Peckinpah fit beaucoup de recherches pour son film.
"La scène d'ouverture a peut-être été influencée par les recherches de Sam Peckinpah sur l'histoire de la guerre sur le front de l'Est. Il a consulté les archives militaires américaines en Allemagne au milieu des années 70. A l'époque, ces archives n'étaient pas accessibles aux allemands. Ils avaient des images non dévoilées au public ces années-là. Elles ne sont apparues que plus tard, dans les documentaires".
L'historien ajoute : "Dans les années 70, il y a eu beaucoup de films de guerre qui s'ouvraient avec des images d'archives de la Seconde Guerre mondiale; je pense notamment à L'aigle s'est envolé ou Un pont trop loin. Mais il n'y avait que quelques extraits des actualités filmées de la guerre. Cette scène d'ouverture de Croix de fer illustre les compétences de Sam Peckinpah en terme de montage, même s'il n'était pas le seul à le faire".

Un montage de génie
Le choix des images est évidemment tout sauf neutre. Pêle-mêle, on peut notamment y voir, outre les bains de foule d'Hitler, des images de celui-ci lors de ses séjours dans son nid d'aigle à Berchtesgaden; le refuge que le chef du IIIe reich s'était fait construire sur un éperon rocheux en Bavière, d'où il pris certaines de ses décisions les plus funestes. Des séquences où il se délecte avec ses invités, et sa compagne Eva Braun.
Des images de liesse et de gaieté, qui contrastent de manière funeste avec les images de fusillés, de corps carbonisés, d'archives montrant les terribles affrontements de l'armée allemande à Stalingrad, qui sera le tournant de la guerre; les immenses colonnes de réfugiés et soldats allemands prisonniers des russes; la reddition du général Von Paulus qui capitulera le 31 janvier 1943 (visible à 3''31 du générique), alors qu'Hitler lui avait ordonné de résister jusqu'à la mort.
Le début de la fin, avant l'écroulement général. C'est le sens qu'il faut y voir dans les images d'archives à 1''16, où l'on voit Hitler féliciter une brigade de membres de la jeunesse hitlérienne, en pincant l'oreille de l'un d'entre eux, qui recevra de ses mains la Croix de fer pour avoir détruit un char russe dans la bataille de Berlin. Il s'agit en effet des dernières images filmées connues d'Hitler, sortant du führerbunker de la chancellerie, où on lui a présenté ces jeunes combattants.

"La retraite" précise en sous-titre le générique à 2''48; Croix de fer plantant géographiquement son récit dans la péninsule de Taman en 1943; une région située dans le sud-ouest de la Russie, qui sera reprise par l'Armée Rouge cette année-là.

A partir de 3''46, Peckinpah insère des images de son film à proprement parler, en l'occurrence James Coburn en mission de reconnaissance avec sa patrouille. Il est facile de ne pas remarquer exactement quand les images passent des véritables images de guerre de la fin des années 30 et du début des années 40 aux images qu'il a tournées pour ce film en 1976. Une subtilité effectuée en faisant correspondre les tons et le grain de l'image à celles issues des archives.
Avant que la couleur n'apparaissent enfin, là aussi par un glissement très subtil, effectué à 3''52, en utilisant des images d'archives d'un très probable rassemblements du parti nazi, organisés à Nuremberg, et tournées sur pellicule Agfacolor, qui fut mise au point par les allemands en 1936.
Envie de voir ou revoir Croix de fer ? Il est disponible en VOD ainsi qu'en DVD / Blu-ray.