Ça parle de quoi ?
Héros malgré lui, Mickey Barnes se tue à la tâche… littéralement ! Car c’est ce qu’exige de lui son entreprise : mourir régulièrement pour gagner sa vie.

Bong Joon-ho puissance 8
C'était dans le monde d'avant. Donc une éternité en ressenti : non content d'avoir gagné une Palme d'Or quelques mois plus tôt, Bong Joon-ho créait la surprise aux Oscars 2020 avec Parasite, en s'emparant des trophées du Meilleur Film et de la Meilleure Réalisation, que l'on pensait promis à 1917 et Sam Mendes. S'il fallait un symbole de l'importance grandissante de la Corée du Sud dans le paysage cinématographique mondial au XXIe siècle, il était sans aucun doute là. Plus encore que l'Old Boy de Park Chan-wook.
L'effet pervers d'un tel succès, c'est que l'on est automatiquement attendu au tournant avec le projet suivant, et le metteur en scène a su frapper fort en janvier 2022, lorsqu'il a été annoncé que Robert Pattinson serait au casting de son huitième long métrage : l'adaptation du roman de science-fiction "Mickey7" signé Edward Ashton, qui raconte l'histoire d'un "consommable", un homme engagé de son plein gré pour des missions potentiellement mortelles sur un monde gelé à coloniser, et dont l'esprit est transféré dans un nouveau corps à chaque décès.
Qui sont moins nombreux dans le livre que dans le film qui en est inspiré, puisqu'il s'appelle Mickey 17. À cause de l'inflation ? Non : "C'est parce que je le tue dix fois de plus", avait précisé le réalisateur lors du CinemaCon de Las Vegas en avril 2024. À cette époque, le long métrage avait été repoussé à janvier 2025, ce qui paraissait déjà très loin. Puis il a été de nouveau reporté, au mois d'avril, avant d'être avancé au 5 mars, avec un détour par le Festival de Berlin à la clé. Moins de six ans après la sortie de Parasite, nous y sommes donc enfin, et ça valait le coup d'attendre.
17 fois Robert Pattinson
Mickey 17, c'est donc l'histoire d'un homme qui meurt. Beaucoup. À tel point que l'on pouvait imaginer, lorsque le reste du casting avait été annoncé, que Steven Yeun, Naomi Ackie, Mark Ruffalo ou Toni Collette allaient incarner des versions antérieures du héros, avant que Robert Pattinson ne prenne le relais. Le personnage garde le même visage de bout en bout, celui du Batman de Matt Reeves, et le film ne joue pas la carte de la répétition à la Edge of Tomorrow, concentrant le récit de ses précédents trépas sur une poignée de minutes, pour mieux se concentrer sur sa survie et sa cohabitation avec son successeur, généré alors que tout le monde le pensait décédé.
Celles et ceux qui aiment voir Robert Pattinson à l'écran seront donc ravis, puisqu'il y en a ici deux. Souvent en même temps, et notamment dans une scène que certain(e)s avaient peut-être rêvé de voir. S'il était encore nécessaire pour l'acteur anglais de prouver son talent, il le fait doublement, avec des personnalités bien distinctes pour chacun des Mickey qu'il incarne : naïf et pas spécialement fûté pour le 17 (qui raconte l'histoire et s'inscrit dans la lignée des personnages principaux de The Host ou Parasite, chers à Bong Joon-ho), beaucoup plus sombre et enclin à tuer pour le 18.

"Son personnage dans Good Time est plus proche de Mickey 17, et celui de The Lighthouse plus proche de Mickey 18, en termes de folie et d'énergie", nous dit Bong Joon-ho lorsque nous évoquons avec lui cette double-performance. "Il a fait énormément de préparation pour ces deux rôles et je sais que ça n'était pas facile. Moi j'étais beaucoup plus tranquille : c'est comme si j'avais un bouton et j'appuyais sur '17' ou '18', et parfois je lui disais 'Va plus vers le 18 s'il te plaît'. C'était comme un curseur avec lequel je jouais, pour aller plus vers le 17 ou le 18 selon les besoins."
"Dans les scènes où ils sont tous les deux là, il y avait une doublure à ses côtés", explique Anamaria Vartolomei, sa partenaire à l'écran. "Ils inversaient souvent : lui jouait Mickey 17 et sa doublure Mickey 18, puis ils échangeaient. Comme on voyait l'envers du décor, j'étais curieuse de voir le résultat, et ça fonctionne super bien à l'écran. C'est l'un des acteurs les plus versatiles de sa génération, capable de faire The Lighthouse, The Batman, Good Time. Il a une palette extraordinaire, il change de voix. J'étais très admirative de sa conception du travail."
Miroir déformant
Une double-prestation haute en couleur qui n'est pas sans rappeler celle de Tilda Swinton dans Okja, dont Mickey 17 se rapproche à plus d'un titre. Pour son casting anglo-saxon bien sûr, mais également son genre et les tons avec lesquels le réalisateur s'amuse. Alors qu'il lui aurait été facile de s'inscrire dans la veine de Parasite, Bong Joon-ho se rapproche davantage de son opus produit par Netflix et place également son huitième long métrage, à divers degrés, aux côtés de Snowpiercer et The Host : "Ces trois films ont pour base la science-fiction à laquelle se joint une satire politique", souligne le cinéaste. "Quand on mélange ces deux éléments, cela donne un aspect de cartoon, de BD et un peu de fable."
"Mais aussi quelque chose de très ludique, qui porte en même temps un regard très acerbe sur notre société. Je trouve que cela résonne davantage que lorsque l'on reste dans un registre très réaliste, et c'est ce qui fait le charme de la science-fiction." Et Bong Joon-ho ne croit pas si bien dire lorsqu'il parle d'un propos qui "résonne" avec le présent, car Mickey 17 est encore plus pertinent aujourd'hui qu'il ne l'était lorsqu'il a été écrit et tourné, grâce à son propos sur le bien-être au travail, les ravages du capitalisme au détriment de l'environnement ou le personnage joué par Mark Ruffalo, qui rappelle Donald Trump.
"En Angleterre, on m'a même demandé si je n'avais pas une boule de cristal dans ma chambre", nous répond-il en riant sur ce point. "J'ai écrit le scénario en 2021, et le film a été tourné en 2022, donc j'ai forcément été très étonné de voir les images de l'attentat contre Donald Trump en pensant à l'une des scènes de Mickey 17. Mais lorsque nous avons discuté avec Mark Ruffalo pour créer son personnage, nous avons beaucoup parlé des dictateurs du passé de toute l'humanité, tous ces leaders politiques véreux que nous avons fusionné en une seule personne."
Tout ce que montre le film semble être en train de se produire de façon plus prononcée, et je ne sais pas si son impact aurait été le même il y a un ou deux ans
"Quand on me demande aujourd'hui s'il s'agit d'une figure actuelle, j'en déduis que le côté obscur de l'Histoire ne fait que se répéter. À tel point qu'un journaliste italien m'a demandé si Mussolini avait servi d'inspiration. Chaque nationalité a ses propres références." "Bong a créé un miroir déformant de notre réalité", ajoute Steven Yeun, qui retrouve le réalisateur après Okja. "Et le film sort à une époque dans laquelle il résonne encore plus, mais nous avions déjà cette sensation il y a un an, quand nous nous demandions quand il allait pouvoir sortir. Ce qu'il raconte est intemporel, d'une étrange manière."
"Tout ce que montre le film semble être en train de se produire de façon plus prononcée, et je ne sais pas si son impact aurait été le même il y a un ou deux ans", complète Mark Ruffalo. "C'est un film prophétique ! Il raconte des choses qui ne se sont pas produites, mais qui sont similaires à ce qu'il se passe aujourd'hui et qui n'existait pas alors. Cela me fait me demander si nous vivons dans une simulation et si Dieu aime autant les films que nous. C'est encore plus grand que la réalité."
Mickey 17, ou l'un des meilleurs exemples possibles de la raison pour laquelle le synonyme de "science-fiction" est "anticipation".
Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Paris le 17 février 2025