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OSTRACISME

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À l'origine, le terme d'ostracisme n'avait pas la valeur péjorative qu'on lui donne aujourd'hui. Il sanctionnait un vote des Athéniens contre un citoyen suspect, qui était alors banni pour dix ans. Ce jugement devait atteindre les citoyens trop avides de popularité ou à qui leurs actes avaient valu une popularité jugée excessive. Il s'agissait donc en droit d'une réaction de défense d'une collectivité nationale éprise de justice et redoutant les coups d'État.

Un tel processus supposait l'existence d'un groupe de citoyens se connaissant entre eux, théoriquement aptes à distinguer la vie privée de la vie publique et à porter les uns sur les autres un jugement sans passions inspiré par un idéal civique commun. Il impliquait en fait la possibilité d'exclure un citoyen à cause de son esprit critique (ou pour ce qu'on appelle aujourd'hui, dans les pays totalitaires, le « révisionnisme », dans les démocraties conservatrices, la « subversion »). Il condamnait la remise en cause et la contestation par un individu isolé, pouvant alors être accusé de sacrifier au « culte de la personnalité » ou au star system ; de plus, sous prétexte d'éviter les à-coups politiques, il prêtait des intentions obscures à des citoyens exagérément populaires. La possibilité de bannir pour délit d'opinion avait ainsi pour corollaire celle de bannir pour délit d'intention. Cette critique réciproque des citoyens les uns par les autres, qui se fondait sur une philosophie de la liberté, de la solidarité et de l'idéal civiques, portait donc son principe de destruction, car le passage est étroit qui mène de la critique publique à la justice dite populaire et à la délation, du bannissement à la chambre à gaz, de la suspicion à la jalousie, de la divergence de points de vue à l'accusation de trahison, de la discussion à la haine, de la perception de la différence à l'assassinat. Sous couvert de défendre la communauté, on prenait le risque de niveler ; sous prétexte de préserver la liberté, on prenait celui d'immobiliser ; sous couvert d'organiser la vie, on prenait celui d'exalter la mort.

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Le terme d'ostracisme a été repris dans le langage courant pour désigner l' exclusion dont sont victimes des individus ou des collectivités pour des causes non élucidées, imaginaires, ou même sans cause.

L'ostracisme dans l'Antiquité

J.-P. Vernant et P. Vidal-Naquet notent, dans Mythe et tragédie en Grèce ancienne, que l'ostracisme athénien est un rite probablement symétrique de celui du pharmakos. La cité ayant besoin d'expulser la souillure accumulée pendant une année choisissait un pharmakos, habituellement un homme des bas-fonds d'Athènes, et, au moins au début de l'institution, le mettait à mort après une cérémonie expiatoire. L'ostracisme correspondrait, sur le plan des idées, à cette liturgie organisée sur celui des passions. La procédure d'ostracisme, créée par Clisthène en 487 avant J.-C., s'imposa d'emblée comme une procédure exceptionnelle. Théoriquement aucun nom n'est prononcé et les membres de l'assemblée se fient à leur seul jugement pour inscrire sur une coquille ou un tesson de poterie le nom de leur choix (le mot ostracisme vient du grec ostrakon, « coquille »). Il n'y a pas d'accusation politique, pas de défense, pas de recours aux tribunaux. Le vote traduit le sentiment populaire dans lequel le refus de la tyrannie s'allie sans doute à la crainte quasi religieuse de la présence d'un homme supérieur perturbant le fonctionnement d'institutions créées pour les hommes ordinaires. La procédure d'ostracisme fut notamment appliquée à Thémistocle, à Aristide, et elle fut abandonnée en 417 ou 416 quand, à la suite de manœuvres qui la vidaient de sa finalité politique et morale, elle atteignit le démagogue Hyperbolos qui ne méritait pas cette consécration paradoxale.

Aristote (Politique) compare la démocratie à un chœur qui exclut la voix dont la beauté rendrait ternes les autres voix du chœur. L'idée fondamentale justifiant l'ostracisme est donc que l'homme, animal politique, n'est ni bête ni dieu, et que la grandeur est un excès aussi répréhensible que le crime. Cette idée qui irrigue la politisation croissante des moindres cellules sociales de notre temps explique que la crainte du tyran soit peut-être moins forte aujourd'hui que celle de l'homme de génie.

Ostracisme idéologique

L'exemple nous en est déjà donné par Platon dans La République. Il exalte le concept d'égalité de telle façon que celui de la liberté disparaît. Cherchant avant tout à éviter la démesure dont l'âme peut être le siège, il sacrifie l'amour du monde visible à celui de l'invisible, il organise la méfiance à l'égard du langage qui parade alors qu'il serait si simple, selon lui, de se soumettre à la loi qui enseigne. Il lui faut maintenir chacun à sa place, le rivant à une tâche dans laquelle il oubliera sa condition historique et, du même coup, son pouvoir de rêver. Le poète est banni de la Cité platonicienne parce qu'on lui reproche de dispenser l'illusion, mais l'ostracisme de Platon à son encontre se fonde en réalité sur la haine de ce qu'un homme est, non pas de ce qu'il veut. C'est de naissance et de nature que le poète est suspect, parce qu'il redonne aux mots leur liberté originelle, non parce qu'il écrit ou chante de mauvais vers. La spontanéité créatrice est en soi dangereuse pour l'État, indépendamment de l'identité du sujet.

À l'ostracisme juridique se surimpose ainsi, dès son origine, l'ostracisme idéologique, et l'histoire ancienne, aussi bien que l'histoire moderne, illustre le processus par lequel on identifie un homme ou un groupe d'hommes à la conception du monde qu'il défend. Hitler a accusé les juifs en eux-mêmes, non tel ou tel d'entre eux qui se fût mis à l'écart de la loi. Heidegger, qui avait lu Mein Kampf, a exalté Hitler comme représentant « le génie de la Race », indépendamment des buts qu'il préconisait.

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L'ostracisme idéologique apparaît donc lorsqu'un individu ou un État, au nom d'un monde invisible ou au nom du monde politique érigé en absolu, élaborent et justifient une doctrine d'exclusion ou d'anéantissement. Sa possibilité d'exercice se situe entre la rationalité pervertie et la mentalité magique, entre une démonstration falsificatrice et la réduction au silence de l'esprit critique. Par extension, tout être humain détenteur de puissance ou d'autorité, fût-ce par délégation, qui se croit apte à décider, à accueillir ou à chasser, pratique l'ostracisme.

Permanence rituelle. Ostracisme théologique

L'ostracisme, qui se caractérise par une grande pauvreté d'imagination quant aux fins, exil ou mort, la dissimule derrière un cérémonial, une liturgie des gestes de la haine, un recours au néant, illustré par exemple par le recours au feu. L'histoire montre une longue répétition de l'autodafé. Protagoras d'Abdère (485-411 av. J.-C.) s'interrogea sur l'être des dieux et conclut au non-sens de la question : « J'ignore ce que sont les dieux, affirme-t-il, le sujet est trop obscur, la vie trop brève. » Ses livres furent brûlés aussitôt à Athènes. Pourtant, l'interrogation « sacrilège » porte uniquement sur la nature des dieux, non sur leur existence. Par surimposition arbitraire et tendancieuse des mots – ce qu'on appelle aujourd'hui l'amalgame –, le « jugement » implique que Protagoras veut détruire la cité en jetant à bas les dieux auxquels elle a recours pour imposer ses lois, aspirant ainsi l'absolu dans une simple procédure d'organisation.

Autre cérémonial : le sang. Il ne faut pas voir dans la condamnation de Sénèque par Néron le simple caprice d'un despote, mais une manifestation d'ostracisme. Néron défendait en fait, comme les juges d'Athènes, le droit de l'État qui se considère comme source de la divinité. Une critique implicite du « droit divin » ne concernait donc pas seulement Néron mais Rome tout entière. L'attitude de Sénèque, notamment son goût pour les leçons de la vie quotidienne, se retrouve d'ailleurs chez de nombreuses victimes de l'ostracisme. L'appel à la nature comme modèle d'un comportement moral ou comme source de découvertes s'oppose en effet à la culture figée, au légalisme ou à la bureaucratie. La Dix-Neuvième Lettre de Sénèque fait le point sur cet antagonisme que Tacite reprendra lorsqu'il comparera les « vertus » germaniques et la décadence formaliste des Romains. Les « vertus » sont liées à l'état de nature, à la sauvagerie créatrice en face de laquelle une civilisation raffinée équivaut parfois à un ordre barbare.

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Écrit par

  • : maître-assistant à l'université de Paris-I, écrivain

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Médias

Procès de Galilée - crédits : Erich Lessing/ AKG-images

Procès de Galilée

Autodafé - crédits : Keystone/ Getty Images

Autodafé

Autres références

  • DESTIN

    • Écrit par
    • 2 492 mots
    Pour J.-P. Vernant, l'histoire d'Œdipe se constitue en destin en fonction de deux déterminations institutionnelles propres à la πολίς athénienne : l'ostracisme et la fête des Thargélies. L'ostracisme, procédé politique archaïque dans la structure démocratique contemporaine...
  • INSTAURATION DE LA DÉMOCRATIE À ATHÈNES

    • Écrit par
    • 172 mots

    Après le départ d'Athènes du tyran Hippias, second fils de Pisistrate, en — 510, les réformes radicales proposées par Clisthène, membre de la famille aristocratique des Alcméonides, mais chef du parti progressiste, sont adoptées. À l'ancienne structure clanique de la société...

  • NATIONALITÉ

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    ...nationaux. La réponse affirmative de principe est de plus en plus générale, au moins en ce qui concerne les relations privées par opposition aux droits politiques. Toutefois, cet aboutissement est le résultat d'une longue histoire qui commence dans le monde antique par le refus de tout droit à l'étranger.
  • TYRANNIE, Grèce antique

    • Écrit par
    • 6 000 mots
    • 5 médias
    ...oligarchie et tyrannie, pour les dénoncer également : la tyrannie est une oligarchie poussée à l'extrême, l'oligarchie est la tyrannie d'un petit groupe. Les adversaires de la démocratie soulignent volontiers quant à eux l'analogie entre l'ostracisme – éloignement préventif d'individus jugés dangereux –...

Voir aussi